Le 2 décembre 1959, à 21 h 13, le barrage de Malpasset cède brutalement dans la vallée du Reyran, à quelques kilomètres de Fréjus. En quelques secondes, une immense brèche s’ouvre dans l’ouvrage et près de 50 millions de mètres cubes d’eau sont libérés. L’onde déferle dans la vallée, emporte les baraquements du chantier autoroutier, ravage les exploitations agricoles, détruit des habitations et atteint Fréjus une vingtaine de minutes plus tard. Au matin, le paysage est méconnaissable. Le bilan est terrible : 423 morts, des milliers de sinistrés et une région entière traumatisée.

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Pourtant, Malpasset n’est ni un ouvrage bâclé, ni un barrage construit à la légère. Achevé en 1954, il est conçu par André Coyne, l’un des plus grands spécialistes mondiaux des barrages-voûtes. Sa structure fine et courbe repose sur un principe maîtrisé : au lieu de résister à la poussée de l’eau par son seul poids, la voûte transmet une grande partie des efforts vers les deux flancs rocheux de la vallée. Le béton n’est pas de mauvaise qualité, les calculs ne sont pas grossièrement faux, et la minceur impressionnante de l’ouvrage n’est pas, en elle-même, une faiblesse.

Alors pourquoi Malpasset s’effondre-t-il en quelques secondes ?

Pour comprendre, il faut revenir aux années 1950, à une France qui se reconstruit, aménage son territoire et fait largement confiance aux grands ouvrages d’ingénierie. À Fréjus, le barrage doit permettre de stocker l’eau du Reyran, cours d’eau méditerranéen presque à sec une partie de l’année mais capable de devenir torrentiel après de fortes pluies. La retenue se remplit pourtant très lentement : sécheresses, expropriations et difficultés liées à des exploitations minières retardent pendant plusieurs années la véritable mise en charge de l’ouvrage.

En 1959, tout change. L’automne est très humide et, à la fin du mois de novembre, les pluies deviennent exceptionnelles. Le niveau du lac monte rapidement et atteint des valeurs jamais connues jusque-là. Des résurgences et des circulations d’eau apparaissent dans le massif rocheux, mais rien ne permet alors d’y lire l’annonce d’une catastrophe imminente. Le 2 décembre, la vidange de fond est finalement ouverte vers 18 heures. Elle évacue environ 40 mètres cubes par seconde, mais les apports sont alors bien supérieurs. La retenue reste donc à un niveau extrêmement élevé.

À 21 h 13, l’équilibre se rompt. Et la cause réelle est plus complexe qu’un simple « barrage qui casse ». Les investigations montrent que le problème se trouve dans la rive gauche, dans la roche elle-même. Le gneiss est dur, mais fracturé. Certaines discontinuités dessinent un immense bloc rocheux, un dièdre, soumis à la poussée transmise par la voûte et à la pression de l’eau infiltrée dans les fractures. À mesure que la charge augmente, le drainage naturel du massif diminue, les sous-pressions se maintiennent et l’équilibre du bloc se dégrade. Quand ce bloc est finalement expulsé vers l’aval, la voûte perd l’un de ses appuis essentiels. Elle ne peut plus tenir et s’effondre presque immédiatement.

La catastrophe de Malpasset devient alors un cas d’école mondial. Elle transforme la compréhension des massifs rocheux fracturés, du drainage, des sous-pressions et de l’interaction entre barrage et fondation. Elle entraîne aussi de longues procédures judiciaires.

Au-delà des chiffres, Malpasset reste surtout une tragédie humaine. Une nuit de décembre où des familles entières sont surprises sans système d’alerte, où l’eau traverse la vallée à une vitesse effroyable, et où Fréjus découvre au lever du jour l’ampleur d’un désastre qui marquera durablement l’histoire des barrages en France.

Un récit de Tim Girard

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