Mai 68. Deux mots qui évoquent des barricades, des pavés, des usines occupées et une jeunesse décidée à prendre la parole. Comment une contestation étudiante devient-elle une crise capable de paralyser la France et d’ébranler le pouvoir du général de Gaulle ? Des premières tensions à Nanterre aux affrontements du Quartier latin, des ateliers de Renault aux négociations de Grenelle, retour sur les semaines qui transforment durablement l’histoire sociale française.
Pour soutenir Autrement l’Histoire, rendez-vous sur Tipeee : votre don fait la différence.
Paris, dans la nuit du 10 au 11 mai 1968. Au Quartier latin, les manifestants dressent des barricades, arrachent les pavés et déplacent des voitures pour barrer les rues. Jean-Claude, un étudiant fictif de dix-huit ans, se retrouve au milieu de cette foule qui attend une réponse des autorités. Sur les petits transistors, les journalistes racontent les négociations. Les forces de l’ordre avancent. Les gaz lacrymogènes envahissent les rues, les charges dispersent les groupes, les coups de matraque s’abattent. Cette nuit de violence va changer la dimension du mouvement.
Pour comprendre cette explosion, il faut revenir dans une France qui se modernise. Les Trente Glorieuses améliorent les conditions de vie, mais la prospérité ne profite pas à tous de la même manière. Dans les entreprises, les salaires, les cadences et l’autorité patronale nourrissent le mécontentement. Dans les universités, l’afflux des étudiants bouscule des structures encore rigides. Une partie de la jeunesse conteste les règles, les hiérarchies et la place qu’on lui réserve. À cette colère s’ajoutent les débats sur la société de consommation, l’impérialisme et la guerre du Vietnam.
À Nanterre, les tensions s’accumulent. Le mouvement du 22 mars rassemble des militants aux convictions différentes, unis dans la contestation. La fermeture de la faculté, puis l’intervention de la police à la Sorbonne le 3 mai, précipitent les affrontements. Les arrestations alimentent les manifestations. On réclame la libération des camarades emprisonnés, la réouverture de la Sorbonne et le départ des forces de l’ordre. Le gouvernement hésite entre fermeté et concessions, tandis que la répression élargit les soutiens aux étudiants.
Le 13 mai, les syndicats appellent à une journée de grève et de manifestations. Étudiants et salariés défilent ensemble. Mais la mobilisation ne s’arrête pas là : les occupations d’usines se multiplient, les transports ralentissent puis s’interrompent, des millions de travailleurs cessent le travail. La France entre dans une grève exceptionnelle. Dans les amphithéâtres, les ateliers et les rues, on discute des salaires, du pouvoir, de l’université et de la vie quotidienne. Les aspirations se croisent sans toujours se rejoindre : tous ne veulent pas la même révolution, ni la même issue.
Les négociations de Grenelle débouchent notamment sur une hausse d’environ 35 % du salaire minimum et des augmentations de salaires. Pourtant, les concessions ne suffisent pas à faire reprendre immédiatement le travail. La crise devient aussi politique. François Mitterrand envisage une succession à la présidence. Le 29 mai, de Gaulle quitte Paris et rejoint le général Massu à Baden-Baden, laissant planer l’incertitude sur ses intentions. Le lendemain, il reprend la parole, dissout l’Assemblée nationale et appelle ses partisans à se mobiliser.
Le retour à l’ordre reste progressif et violent. En juin, plusieurs manifestants meurent. Les grèves s’achèvent peu à peu, et les élections législatives donnent une large victoire aux gaullistes. Mais le résultat électoral ne referme pas les questions ouvertes par la crise. Réformes universitaires, droits syndicaux, rapports à l’autorité, transformations culturelles : que reste-t-il de Mai 68, entre conquêtes sociales, espoirs révolutionnaires et désillusions ?
Un récit de Tim Girard