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#77 Qu'est ce que les jeunes attendent du leadership aujourd'hui? avec Stéphane Hugon

Dela

Stéphane Hugon est sociologue de l’imaginaire et cofondateur du cabinet Eranos. Avec son équipe, il a épluché près de deux siècles de textes académiques sur le leadership, de 1840 à aujourd’hui, pour comprendre ce que les nouvelles générations attendent de celles et ceux qui les dirigent.

Avec Stéphane, on se connaît bien, et ça s’entend. La conversation part d’une question en apparence simple, « c’est quoi un leader au XXIe siècle ? ». Elle file très vite vers les chimpanzés de Frans de Waal, les cinq degrés de politesse de la langue coréenne, John Wayne et Harry Potter. On croise aussi les mutuelles qui ont tenu pendant que Lehman Brothers s’effondrait, et une entreprise du nord de la France qui a failli perdre son âme dans un déménagement. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il refuse de réduire le leadership à une liste de compétences à cocher. Pour lui, c’est un fait social total : une relation entre une personne et un contexte qui la rend légitime. On ne peut pas être leader dans le désert.

Dans cet épisode, nous parlons de la façon dont la figure du chef a glissé depuis le XIXe siècle : d’abord l’homme providentiel, puis le leader situationnel, puis le leader relationnel. Nous parlons de la boussole qu’Eranos a construite entre deux pôles. D’un côté le développement : voir loin, trancher, tirer l’entreprise vers l’avenir. De l’autre l’enveloppement : rendre l’entreprise vivable, tenir la cohésion, prendre soin. Nous parlons aussi d’une légitimité qui ne vient plus de la différence (la blouse blanche, le gourou) mais de la ressemblance. Et de cette soif de récit qui traverse une jeunesse si éclatée que la notion même de génération ne veut plus dire grand-chose.

J’ai questionné Stéphane sur ce que je vois chez beaucoup de dirigeants aujourd’hui. Ils ne sont ni vraiment visionnaires, ni vraiment dans le care. Ce sont plutôt de bons gestionnaires qui emmènent le bateau d’un point A à un point B. On a parlé :

  • du care comme d’une architecture que tout le monde coproduit, plutôt que d’une compétence réservée au chef ;
  • de l’économie invisible des aidants ;
  • de la société liquide de Zygmunt Bauman ;
  • du rôle des rituels pour rendre visible l’invisible ;
  • des « nombres d’or » au-delà desquels une équipe perd son efficacité.

Et on a fini sur la parabole des hérissons en hiver, qui résume peut-être tout : trop proches ils se piquent, trop loin ils meurent de froid. Le bon leader, c’est celui qui trouve la bonne distance.

3. Citations marquantes

  1. « On ne peut pas être leader dans le désert, on ne peut pas être leader tout seul. »
  2. « Le leadership est un objet révélateur de l’époque. On a les leaders qu’on mérite. »
  3. « Auparavant, pour générer de l’autorité, il fallait être différent des gens. Aujourd’hui, il faut leur ressembler. »
  4. « Les jeunes sont capables de prendre n’importe quel récit, pourvu que ça leur donne une place. »
  5. « Le bon leadership, c’est celui qui est suffisamment présent pour donner de l’énergie et de la confiance, et suffisamment absent pour ne pas être encombrant. »

4. Idées centrales discutées (Big Ideas)

1. Le leadership est une relation, pas une aptitude (00:39 à 06:13)
Stéphane part d’un constat : il n’existe pas de mot français pour dire « leadership », et c’est un symptôme. Le leadership n’est pas un attribut individuel mais une structure sociale, un rôle que le groupe reconnaît et confie à quelqu’un. Chez les primates comme chez les humains, le leader prend aussi soin du groupe.
Pourquoi ça compte : ça change la façon dont on forme et recrute les dirigeants. Avant de parler au CEO ou au comex, Eranos étudie d’abord l’environnement qui les rend légitimes.

2. On a les leaders qu’on mérite (09:28 à 13:26)
L’étude d’Eranos montre trois grandes étapes. D’abord la théorie des traits et l’homme providentiel (Carlyle). Puis, à partir des années 70, les théories situationnelles. Enfin le leadership relationnel. La pop culture suit le même chemin : on passe de John Wayne et Rambo au collectif et à la ruse de Harry Potter.
Pourquoi ça compte : le Covid a montré qu’on restait, sans le savoir, dans le modèle du chef patriarcal et militaire hérité de Polytechnique.

3. La boussole développement / enveloppement (13:49 à 17:20, puis 34:41 à 36:52)
C’est un axe imaginé par Anthony Mahé. À un bout, la vision et la légitimité par la compétence, quitte à brusquer un peu l’entreprise. À l’autre bout, l’enveloppement : la capacité à garder une entreprise vivable, l’économie de la considération. Un bon leader fait les deux, comme un parent qui punit et qui aime.
Pourquoi ça compte : on sort du faux choix entre chef dur et manager bienveillant. C’est le récit qui décide de ce qui passe au premier plan.

4. La légitimité par la ressemblance (19:15 à 24:00)
La défiance envers les institutions grandit. Dans ce contexte, une nouvelle génération de leaders, notamment dans l’écologie, obtient l’adhésion en disant « je vous ressemble, vous pouvez me faire confiance ». Je pointe le paradoxe du populisme : des figures qui ne ressemblent pas du tout au peuple, et qui jouent pourtant sur la ressemblance.
Pourquoi ça compte : l’autorité ne se construit plus par la distance.

5. La soif de récit et la fin des générations (24:52 à 30:46)
Ce qui rassemble les jeunes interrogés, c’est le besoin d’un récit, quel qu’il soit, parce qu’un récit donne une place. La notion de génération s’effondre avec l’archipélisation de la société. Deux jeunes de 15 ans peuvent n’avoir rien en commun selon leur quartier, leur musique ou leurs jeux. Certains veulent être guidés, d’autres inspirés, d’autres cajolés.
Pourquoi ça compte : diriger devient plus difficile, et le récit de l’entreprise passe au premier plan.

6. Le care est une architecture, et un investissement (36:23 à 47:21)
Le care n’est pas une compétence du chef, ni le job d’un « chief care officer ». C’est un système que tout le monde coproduit. Stéphane donne plusieurs exemples :

  • le locucide d’un déménagement ;
  • l’économie invisible des aidants ;
  • le mutualisme, qui a tenu en 2008 ;
  • Nexans, qui a augmenté sa performance sans augmenter son chiffre d’affaires.

Pourquoi ça compte : le care quitte le registre de la gentillesse pour entrer dans celui de la performance et de la prospérité.

7. Société liquide, rituels et nombres d’or (47:36 à 1:02:28)
Dans la société liquide de Bauman, le symbolique quitte ses lieux habituels et déborde dans l’entreprise. Les rituels permettent de le canaliser et de rendre visible l’invisible. Chaque organisation a aussi ses nombres d’or : au-delà d’une certaine taille, on perd le récit et on taylorise.
Pourquoi ça compte : le petit groupe est le grand oublié du management, du recrutement et de la formation.

5. Questions posées dans l’interview

  1. Qu’est-ce qu’être leader au XXIe siècle, et pourquoi n’a-t-on pas de mot français pour le dire ?
  2. Que nous apprennent les primates sur le mâle alpha et le soin du groupe ?
  3. L’imaginaire du leader a-t-il vraiment changé entre le golden boy des années 80 et aujourd’hui ?
  4. Faut-il traduire leader par « chef » ou par « guide » ?
  5. Nos dirigeants sont-ils des leaders ou simplement de bons gestionnaires ?
  6. Pourquoi la ressemblance est-elle devenue une source d’autorité, et comment le populisme en joue-t-il ?
  7. Qu’attendent les jeunes générations de ceux qui les dirigent ?
  8. Peut-on vraiment porter à la fois la vision et l’enveloppement ?
  9. Le care en entreprise peut-il aller avec l’exigence écologique, qui pousse plutôt vers la décroissance ?
  10. Les organisations organiques, inspirées du corps humain, sont-elles un modèle ou un mirage ?

6. Références citées dans l’épisode

Penseurs et auteurs

  • Marcel Mauss : le leadership comme « fait social total » (01:33), puis la notion de mana reprise par les cultures managériales (49:17)
  • Frans de Waal, primatologue : le mâle alpha, la femelle alpha et le soin du groupe ; il a été interviewé sur Vlan! (02:44)
  • Michel Maffesoli : la différence entre pouvoir et puissance (08:00), les tribus (27:20)
  • Thomas Carlyle : la théorie des traits et des grands hommes au XIXe siècle (10:39)
  • Jérôme Fourquet : l’archipélisation de la société française (27:20). Son nom n’est pas prononcé, je l’ai déduit.
  • Thomas Piketty : son dernier ouvrage et l’idée que « le quartier fait loi » (28:02)
  • Zygmunt Bauman : la société liquide, l’amour liquide (47:36)
  • La parabole des hérissons en hiver (Schopenhauer), transmise à Stéphane par un ancien professeur (59:14)

Personnes citées

  • Anthony Mahé (Eranos) : l’auteur de la boussole développement / enveloppement (13:49)
  • Général Vincent Desportes : sa vision fine et sensible du leadership militaire, il a été invité du podcast (35:00)
  • Christopher Guérin, dirigeant de Nexans et futur invité (42:49, 45:41)
  • Mickaël, associé d’Eranos, qui a mené le cas Nexans (42:49)
  • Marine Le Pen : le paradoxe populiste (22:13)

Films et culture populaire

  • John Wayne et Rambo : le mâle alpha dominant d’après-guerre (09:28)
  • Harry Potter : le héros de la ruse et de la magie (09:28)
  • Flore Vasseur, film Bigger Than Us : la jeunesse engagée et la légitimité par la ressemblance (21:07, 24:05)

Entreprises et organisations

  • Eranos, le cabinet cofondé par Stéphane Hugon (05:16)
  • HLU, l’organisation qui a commandé l’étude (09:58). C’est le nom tel qu’on l’entend dans l’enregistrement, il faut le vérifier.
  • École polytechnique : le management industriel français, d’origine militaire (11:51)
  • Nexans : une performance sans hausse du chiffre d’affaires, et des indicateurs extra-financiers (42:49)
  • Lehman Brothers et Crédit Agricole : le mutualisme qui résiste à la crise de 2008 (43:36)
  • Pernod Ricard : les rituels et totems d’entreprise (52:10)
  • Les entreprises mutualistes, un terrain de travail récurrent d’Eranos (05:47, 41:21)

Lieux

  • Séoul : les cinq degrés de politesse de la langue coréenne (06:53)
  • São Paulo et l’État de Santa Catarina, au Brésil : des entretiens d’embauche menés par 15 personnes (30:46)

Concepts

  • Économie de la considération (16:44)
  • Design relationnel (32:42)
  • Locucide (39:25)
  • Sociétés à mission (43:36)
  • Communication non violente (51:24)
  • Nombres d’or des organisations (57:50)
  • Tiers-lieu entre l’individu et l’universel (01:00:13)

7. Timestamps clés (optimisés YouTube)

00:00 Introduction
00:39 C’est quoi un leader ? Un fait social total
02:44 Ce que le mâle alpha nous apprend vraiment
05:16 Le leadership, une structure sociale plus qu’un talent
06:53 Séoul et les rituels d’interaction
08:00 Pouvoir contre puissance
09:28 De John Wayne à Harry Potter
10:39 Deux siècles de théories du leadership
11:51 Le Covid révèle le chef patriarcal en nous
13:26 Chef ou guide ?
13:49 La boussole développement / enveloppement
17:20 Nos patrons, gestionnaires plutôt que leaders
20:20 Défiance et légitimité par la ressemblance
22:13 Le paradoxe populiste
24:52 Les jeunes et la soif de récit
26:36 Pourquoi la notion de génération ne marche plus
28:46 Guidés, inspirés ou cajolés
30:46 Recruter par le groupe : la leçon brésilienne
32:42 Le design relationnel
34:22 Peut-on être visionnaire et enveloppant ?
36:23 Le care, une architecture partagée
39:25 Le locucide : quand un déménagement tue une culture
40:39 Les aidants et l’économie invisible
43:36 Le mutualisme, modèle de demain
44:37 Care et écologie, compatibles ?
47:36 La société liquide
49:17 Le mana et la magie des rituels
52:57 Ritualiser le retour au bureau
54:56 Les organisations organiques
57:50 Les nombres d’or des équipes
59:14 Les hérissons en hiver
01:01:19 Ce que le Covid a révélé du collectif
01:02:35 Conclusion

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