GESTIONNAIRES EN ACTION. L'intelligence artificielle (IA) a grandement contribué aux rendements des marchés boursiers américains depuis 2023. Après bientôt quatre années de domination, est-ce que la tendance peut se maintenir?

«Oui, absolument», répond d'emblée Luc Girard, gestionnaire de portefeuille à Noël Girard Lehoux, Valeurs mobilières Desjardins.

Ce dernier estime même que l'on amorce une période beaucoup plus intéressante pour l'IA. «Selon moi, on pourrait diviser le développement de l’IA en deux grands chapitres. Le premier, c’était essentiellement de construire l’infrastructure. Mais maintenant, Wall Street va commencer à poser une question assez simple : qu’est-ce qu’on reçoit en retour ?», croit-il.

C’est donc là que commence, à son avis, le deuxième chapitre de l’intelligence artificielle. «La question n’est plus : combien investissez-vous en intelligence artificielle? Elle devient: Combien gagnez-vous grâce à l’intelligence artificielle? », dit-il.

Il ajoute qu'à un certain moment, tous les milliards investis dans les infrastructures doivent générer des résultats.

«Les prochains grands gagnants de l’IA ne seront peut-être pas uniquement les entreprises qui fabriquent les puces ou construisent les centres de données. Ça pourrait être une banque, une compagnie d’assurance, une entreprise industrielle ou une société pharmaceutique. Bref, une entreprise qui réussit à utiliser l’intelligence artificielle mieux que ses concurrents pour améliorer sa rentabilité», raconte-t-il.

 

Ce que change l'agent Muse, de Meta Platforms

Avec le lancement de l'agent intelligent Muse, annoncé au début du mois de septembre, Meta Platforms (META, 736,72 $US) commence à toucher à quelque chose de vraiment important, soutient Luc Girard.

«Jusqu’à présent, on utilisait principalement l’intelligence artificielle pour obtenir de l’information. On lui posait une question et elle nous donnait une réponse. Avec les agents intelligents, on franchit une nouvelle étape. On ne demande plus simplement à l’IA de nous expliquer comment accomplir une tâche. On lui demande de l’accomplir à notre place», dit-il.

Toutefois, ce n'est pas parce qu'un produit est extraordinaire technologiquement qu’il est automatiquement rentable. «Il faut regarder combien les consommateurs sont prêts à payer pour ces services, mais aussi combien il en coûte pour les fournir. Parce que si vous facturez 20 dollars par mois à un client, mais qu’il vous en coûte 30 dollars pour lui offrir le service, vous avez un problème!», explique-t-il.

 

Des titres en hausse, mais dont la valorisation recule?

Luc Girard explique également que les titres technologiques, même en hausse, peuvent être moins chers qu'à la fin de 2025.

«C’est un phénomène particulièrement intéressant. Il faut comprendre qu’en Bourse, le prix d’une action ne nous dit pas, à lui seul, si une entreprise est surévaluée ou non. Ce qui compte, c’est le prix qu’on paie par rapport aux bénéfices que la société génère», affirme-t-il.

Par exemple, si le titre d'une entreprise passe de 200 $ à 220 $ mais que durant la même période, le bénéfice par action passe de 10 $ à 13 $, son ratio cours/bénéfice passera de 20 à 16,9.

«Autrement dit, l’action a monté, mais elle est devenue moins chère par rapport à son bénéfice par action. C’est justement ce qui peut se produire lorsqu’on assiste à une croissance très importante des profits. Selon les prévisions compilées par FactSet et présentées par J.P. Morgan, la croissance des bénéfices des sept grands titres technologiques pourrait atteindre environ 59 % en 2026», précise Luc Girard.

Il croit cependant qu'il ne faut pas conclure trop rapidement que toutes ces entreprises sont devenues des aubaines. «Une entreprise peut afficher une croissance impressionnante de ses profits tout en dépensant des sommes considérables pour construire ses infrastructures. C’est pourquoi j’accorde beaucoup d’importance aux flux de trésorerie disponibles. Parce qu’au bout du compte, les bénéfices comptables sont importants, mais l’argent qui reste dans les coffres après les investissements l’est tout autant», dit-il.

Il rappelle qu'une excellente entreprise ne représente pas nécessairement un excellent placement si on la paie trop cher.

 

Dangereux de tenter de prévoir la fin du marché haussier

Luc Girard est aussi d'avis que les investisseurs qui voudraient tenter de prévoir le moment de la fin de la frénésie de l'intelligence artificielle en Bourse commettraient une grave erreur.

«On pourrait avoir parfaitement raison sur les risques liés à l'IA et perdre beaucoup d’argent en essayant de prévoir le sommet du marché», dit-il.

Selon lui, l’histoire boursière nous a montré à plusieurs reprises que les grandes révolutions technologiques peuvent entraîner des périodes d’enthousiasme excessif. Pensons à Internet à la fin des années 1990.

«Internet a véritablement transformé l’économie mondiale. Les investisseurs qui croyaient à son potentiel avaient raison. Toutefois, plusieurs ont tout de même perdu énormément d’argent parce qu’ils avaient payé beaucoup trop cher certaines entreprises. Avoir raison sur une technologie ne signifie pas nécessairement avoir raison sur un placement», tempère-t-il.

Maintenant, est-ce que l’intelligence artificielle est une répétition de la bulle Internet ? «Je serais prudent avec cette comparaison. Plusieurs des entreprises qui dominent aujourd’hui le secteur technologique génèrent déjà des bénéfices considérables, disposent de bilans solides et possèdent des activités commerciales bien établies. Ce n’était pas toujours le cas à la fin des années 1990», rappelle-t-il.

Ce qui ne veut pas dire que les géants technologiques d'aujourd'hui sont immunisés contre les corrections boursières.

«Notre travail comme gestionnaires de portefeuille, ce n’est pas de deviner le jour exact où l’hiver va arriver. C’est de profiter des belles journées avant l’hiver afin d’être prêt à l’affronter», croit-il, précisant que l'IA pourrait encore surprendre pendant plusieurs années.

 

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