Épisode solo donc nécessairement pas d'invitépour la version longue et parlée de ma newsletter.
Samedi 10 octobre, à Lisbonne, j'ai écouté Barack Obama pendant une heure . Il n'a rien dit d'extraordinaire, pas une idée que je n'avais jamais entendue, et pourtant je suis ressorti de la salle complètement abasourdi. J'aurais pu le regarder chez moi en vitesse 1,5, avec la transcription ouverte à côté. J'ai préféré prendre deux places, embarquer mon ami Roman, et découvrir sur place qu'avant Obama il y avait quatre heures de conférences en portugais. Ces quatre heures au soleil à parler de nos vies ont été l'un des meilleurs moments de ma semaine, et c'est par là que commence l'épisode.
Dans cet épisode, nous parlons de ce que ça change d'être là en vrai, avec Hartmut Rosa et sa résonance, Walter Benjamin et l'aura, et Durkheim qui m'oblige à me méfier un peu de mon enthousiasme quand on est douze mille dans une salle acquise d'avance. Je me pose la question qui fâche : est-ce que je suis juste fan ? Obama est-il un héros ou une célébrité connue pour être connue ?
Puis je raconte ce qu'il a dit. Les métiers du soin qui survivront à l'IA et qu'on paie mal parce qu'on ne sait pas monétiser le fait de prendre soin, et parce que ce sont des femmes qui les occupent. Sa phrase sur la démocratie qui n'est pas efficace. Son premier discours public, « nul » selon ses propres mots, et ce conseil qui retourne complètement Simon Sinek : on ne commence pas par son pourquoi, on commence par un pas. Le G20 qui ressemble à une cour de lycée, et ce que ça libère : personne n'est plus qualifié que vous.
Et puis il y a ce moment un peu fou où un ancien président des États-Unis, devant une salle pleine de dirigeants qui passent leurs journées à supprimer la friction de leurs parcours clients, explique qu'une rupture par ChatGPT n'est pas une rupture et que les plaisirs de la vie passent par une certaine friction. C'est le sujet exact de mon deuxième livre. J'ai trouvé chez lui presque toutes les capacités que je décris, le recul, la pensée, le lien, le corps et le sens, et je vous les déroule une par une.
Je termine avec une question, celle qu'Obama nous a posée et que je me pose aussi : quel est votre premier pas ?
Citations marquantes
« Obama en vidéo, c'est Obama disponible. Obama en vrai, c'est Obama indisponible. Je crois que c'est ça que j'étais venu chercher, sans le savoir. »
« Une vie optimisée dans laquelle tout serait contrôlé, ce n'est plus une vie que l'on traverse, c'est une vie que l'on surveille. »
« Les gens ne sont pas malheureux. Ils vivent leur vie au passif. L'IA leur arrive. Le climat leur arrive. L'extrême droite leur arrive. »
« Simon Sinek dit "start with why". Obama, lui, dit plutôt "start with a step". »
« Le sens est un effet secondaire de l'engagement. Si on le vise directement, on le rate, comme on rate le sommeil quand on essaie trop fort de s'endormir. »
(Bonus, citation d'Obama rapportée dans l'épisode)
« La machine pense peut-être que son seul travail est de faire les choses de la manière la plus efficace possible, mais il se peut qu'on ne veuille pas d'efficacité pour certaines choses. La démocratie n'est pas efficace. »
Idées centrales discutées 1. La friction qu'on ne choisit pas peut devenir le meilleur moment
≈ 02:05 Quatre heures d'attente pour soixante minutes de conférence, un ratio désastreux. Et pourtant ces heures au soleil avec Roman ont été le cœur de la journée. Je reprends la grille de mon livre : est-ce que je l'ai choisie, est-ce qu'elle me fait avancer, et la quatrième case, celle des frictions subies qui finissent par nous faire grandir. Pourquoi ça compte : une friction ne dit pas d'avance ce qu'elle va devenir. Ça dépend de ce qu'on en fait et de qui est à côté de nous, ce qui casse l'idée que tout inconfort serait à supprimer.
2. Être là en vrai n'est pas une version améliorée de la vidéo, c'est une autre expérience
≈ 06:25 Praesentia, être devant, la même racine que le présent. Rosa et sa galaxie vue depuis le canapé, une image parfaite et morte. Benjamin et l'aura, ce qui reste hors d'atteinte même à trois mètres. Obama en vidéo est disponible, en vrai il est indisponible, et c'est justement pour ça qu'il touche. Pourquoi ça compte : notre époque veut tout rendre disponible et maîtrisable, et plus elle y arrive, plus le monde devient muet. La résonance ne se commande pas, on peut seulement se mettre dans les conditions pour qu'elle arrive.
3. Se méfier de son propre enthousiasme
≈ 11:55 Durkheim et l'effervescence collective : l'énergie ne vient pas de l'orateur mais du rassemblement. Boorstin et la célébrité « connue pour être connue ». Obama est devenu une marque, avec ses zones d'ombre que je nomme : les drones, Guantánamo, les banques sauvées en premier. Pourquoi ça compte : je ne peux pas critiquer les biais des autres sans regarder les miens. Ce qui reste une fois le fétichisme retiré, ce sont les moments où il a été vulnérable et drôle.
4. Ce qui survivra à l'IA, c'est le soin et le jugement
≈ 16:35 L'enseignante qui prend l'enfant dans ses bras, l'infirmière qui demande des nouvelles de la famille. Ces métiers sont mal payés parce qu'on ne sait pas monétiser le soin et parce que ce sont des femmes qui les occupent. Puis le jugement, avec la Syrie, et la phrase : la démocratie n'est pas efficace. Pourquoi ça compte : les métiers du soin sont précisément des métiers de friction, et à force de vouloir les rendre plus rentables on écrase ce qui en fait le cœur.
5. Le nihilisme passif est une tristesse au sens de Spinoza
≈ 19:05 La question posée à Obama : comment aider les gens à croire de nouveau en leur capacité à changer les choses. Sa réponse : c'est le plus grand défi du moment, parce que les gens ont l'impression que les choses leur arrivent. Je relie ça à la joie rebelle, la joie comme passage à une puissance d'agir plus grande. Pourquoi ça compte : le problème n'est pas que les gens soient malheureux, c'est qu'ils vivent au passif. Agir à son échelle dans un monde qui pousse vers la sidération, c'est déjà résister.
6. Start with a step : le sens vient après l'action
≈ 22:30 Les deux jeunes militants de l'ANC, le premier discours raté d'Obama, et sa leçon : chacun doit se demander quel est son premier pas. Je le mets face à Simon Sinek, rencontré à un Thanksgiving à Williamsburg en 2015, à Rosa et son Beethoven qui ne se demandait pas le sens de la vie, et à Frankl pour qui le bonheur ne se poursuit pas, il s'ensuit. Pourquoi ça compte : toute une industrie du sens fait chercher les gens pendant des années, ils culpabilisent de ne pas trouver et n'agissent pas en attendant. J'ai moi-même fait poser la question du pourquoi à des salles entières, et je pense aujourd'hui que c'était une question mal posée.
7. S'engager sans s'épuiser : l'échelle et le collectif
≈ 28:50 Le burn-out militant existe et touche les plus dévoués. Obama rappelle deux conditions : un sujet à la mesure de son influence, qui est limitée, et jamais seul. Ça rejoint l'hormèse : une petite dose de stress renforce, une grosse détruit. Pourquoi ça compte : la joie a besoin de constater que sa puissance d'agir augmente. Si on ne voit jamais rien bouger, il ne reste que le devoir, et le devoir tout seul finit par vider.
8. Les plaisirs de la vie passent par une certaine friction
≈ 33:58 La rupture par ChatGPT qui n'est pas une rupture, le boucher et le maraîcher qu'on ne connaît plus, et l'appel d'Obama à encourager ces frictions dès maintenant. Puis les capacités de mon livre qu'il a touchées une à une : le recul, la pensée, le lien, le sens. Pourquoi ça compte : un ancien président qui connaît tous les patrons de la Silicon Valley arrive aux mêmes conclusions que moi par un chemin complètement différent. Et en ligne tout est simplifié, alors qu'en vrai les gens sont compliqués, et on ne délibère pas avec des catégories.
Questions structurantes de l'épisode
(Format solo : les questions que je me pose à voix haute et qui portent le récit.)
- Pourquoi faire quatre heures de queue pour quelqu'un qu'on peut voir gratuitement en vidéo quand on veut ?
- Une friction qu'on n'a pas choisie peut-elle devenir le meilleur moment de la semaine ?
- Qu'est-ce qui disparaît exactement quand tout devient disponible, accessible, livrable ?
- Quelle part de mon enthousiasme je dois à Obama, et quelle part aux douze mille personnes autour de moi ?
- Obama est-il encore un héros, ou est-il devenu une célébrité connue pour être connue ?
- Pourquoi les métiers qui survivront à l'IA sont-ils justement ceux qu'on paie le moins ?
- Pourquoi avons-nous l'impression que notre vie nous arrive au lieu de la conduire ?
- Faut-il vraiment trouver son pourquoi avant d'agir, ou est-ce l'inverse ?
- Comment s'engager sans finir en burn-out militant ?
- Si le G20 ressemble à une cour de lycée, qu'est-ce qu'on attend pour s'en mêler ?
- Qu'est-ce qu'on perd quand on rompt par ChatGPT ou qu'on se fait livrer sans parler à personne ?
- Quel est votre premier pas, cette semaine, avec deux ou trois personnes ?
Références citées dans l'épisodePersonnes et événement
- Barack Obama, conférence à Lisbonne, samedi 10 octobre (00:00) : Une heure sur scène devant 12 000 personnes, après un après-midi de conférences en portugais [À VÉRIFIER : nom de l'événement non mentionné dans la source]
- Roman, mon ami (≈ 02:05) : Les quatre heures d'attente au soleil, la friction qui devient le meilleur moment
- Simon Sinek, TED talk « Start with why » (≈ 24:00) : Rencontré au Thanksgiving 2015 chez Summer Rayne Oakes à Williamsburg ; je retourne son idée en « start with a step »
- Summer Rayne Oakes (≈ 24:10) : L'amie qui m'avait invité à ce Thanksgiving new-yorkais
- Nelson Mandela et l'ANC (≈ 22:30) : Les deux jeunes militants qui ont déclenché l'engagement d'Obama étudiant
- Beethoven (≈ 26:05) : L'image de Rosa : il ne se demandait pas le sens de la vie, il faisait de la musique
Penseurs et livres
- Hartmut Rosa, la résonance (≈ 07:30) : Interviewé pour Vlan! et pour mon livre (entretien à diffuser bientôt). Les couchers de soleil et le téléphone, le télescope dans le froid contre l'appareil depuis le canapé
- Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible (≈ 09:20) : Notre époque veut tout rendre disponible, et le monde devient muet
- Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1935) (≈ 10:05) : La notion d'aura, ce qui reste hors d'atteinte même à trois mètres
- Émile Durkheim, l'effervescence collective (≈ 12:45) : Observée dans les rites aborigènes d'Australie ; l'énergie vient du rassemblement plus que de l'orateur
- Daniel Boorstin (1961) (≈ 14:00) : « Une célébrité est une personne connue pour être connue », la distinction entre héros et célébrité
- Spinoza (≈ 19:30) : La joie comme passage à une puissance d'agir plus grande, la tristesse comme ce qui la réduit
- Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie (≈ 26:40) : Préface d'une réédition : le bonheur ne se poursuit pas, il s'ensuit. La cellule d'accueil des nouveaux déportés dans les camps
- Robert Putnam, Bowling Alone (2000) (≈ 40:30) : L'effondrement des institutions informelles, cité longuement dans mon livre
Concepts, chiffres et sujets d'actualité
- La grille des frictions de mon livre (≈ 04:25) : Deux questions, quatre cases : choisie ou non, fait avancer ou non
- Étymologie : praesentia, prae-esse, « être devant » (≈ 06:40) : Présence et présent viennent de la même racine
- Bilan d'Obama : guerres par drones, Guantánamo, gestion de la crise financière (≈ 15:00) : Les zones d'ombre que je refuse d'effacer
- Obama la marque : documentaires Netflix, listes de lectures, fondation, centre présidentiel de Chicago (≈ 15:30) : Ce qui complique la frontière entre héros et célébrité
- La Syrie (≈ 17:45) : La décision la plus dure de ses mandats, exemple du jugement humain
- Rupture par ChatGPT ou Instinct (≈ 34:45) : L'histoire racontée par les jeunes de son équipe [À VÉRIFIER : nom exact de l'application « Instinct »]
- L'hormèse (≈ 30:55) : Reprise d'une ancienne newsletter : dose adaptée, ponctuelle, avec récupération
- La démocratie est une friction (≈ 18:50) : Une partie entière de mon livre, qui fait écho à la phrase d'Obama
- Fermeture de 23 000 bars PMU (≈ 40:45) : L'équivalent français de Bowling Alone dans mon livre [À VÉRIFIER : chiffre et période à sourcer]
- Les cinq capacités de mon livre : le recul, la pensée, le lien, le corps, le sens (≈ 37:45) : Retrouvées presque toutes dans le discours d'Obama
- Mes engagements : un café philo à Lisbonne (en pause), un groupe de soutien avec deux amis (≈ 31:35) : Là où j'avance à mon échelle
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