Le gouvernement du Burkina Faso a exprimé sa « reconnaissance » au Togo après l’extradition, le 17 janvier, de l’ancien président de transition, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Il a été renversé en 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré, qui l'accuse régulièrement d’être le cerveau de plusieurs tentatives de putsch, dont celle annoncée au début du mois. Pourquoi cette extradition n'intervient que maintenant ? Éléments de réponse avec le Grand Invité Afrique du jour, Rinaldo Depagne, directeur adjoint pour l'Afrique de l'International Crisis Group, en ligne avec Sidy Yansané.
RFI : Le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba a été extradé vers le Burkina Faso trois ans après le coup d'Etat du capitaine Ibrahim Traoré. Comment expliquez-vous que le Togo ait décidé seulement maintenant de le remettre aux autorités burkinabè ?
Rinaldo Depagne : Cela intervient après une longue phase de négociations entre les deux pays. Une phase aussi d'opposition entre le lieutenant-colonel Damiba et le capitaine Traoré. Les choses ont commencé à mal tourner entre eux très certainement en juillet 2024, quand Damiba a adressé un courrier public à Traoré critiquant son action en matière de sécurité, son action militaire et surtout s'inquiétant des exactions que l'armée commet régulièrement contre les civils. Et ça, au Burkina Faso révolutionnaire du capitaine Traoré, c'est une sorte de tabou. Et donc la suite a été assez rapide. En septembre, le régime du capitaine Traoré a accusé Damiba d’avoir été impliqué dans une tentative de déstabilisation et surtout, sans apporter beaucoup de preuves, d'être impliqué dans un massacre qu’énormément de sources attribuent au Jnim, groupe armé islamiste qui est actif dans la région du Sahel. Et ce massacre, c'est celui de Barsalogho. De triste mémoire puisqu'il y a eu plusieurs centaines de morts. Peu après, le capitaine Traoré a espéré que le Togo extrade Damiba. Et ça s'est fait effectivement un peu plus tard, avec une demande d'extradition officielle des autorités burkinabè et l'exécution de cette demande par le Togo.
Vous l'avez dit, le capitaine « IB » n'a eu de cesse d'accuser le lieutenant-colonel Damiba de vouloir le renverser. D'ailleurs, le ministre de la Justice du Faso a confirmé que le haut gradé sera poursuivi pour atteinte à la sûreté de l'Etat, en plus des détournements de fonds publics. Ces accusations de tentative de coup d'État, est-ce qu'elles sont plausibles ?
Celle du début janvier 2026 doit être prise au sérieux. Il y avait effectivement quelque chose d'assez sérieux qui était en train de se dérouler au Burkina Faso, mais de là à dire que le lieutenant-colonel Damiba était à la tête de ce plan, je ne sais pas. Mais en faisant cela, Ibrahim Traoré d'abord obtient une grande victoire puisque Damiba est quand même un ancien chef de l'Etat et l’un des principaux leaders d'un segment important de l’armée qui pourrait le concurrencer. Et « IB » n'a eu de cesse, depuis son arrivée au pouvoir, de neutraliser tous les leaderships possibles potentiels de ces segments qui habitent l'armée burkinabè et qui provoquent ses divisions. On peut par exemple évoquer l'arrestation et la disparition, en janvier 2024, de l'ancien chef d'état-major de la gendarmerie Evrard Somda. Il y a une sorte de tentative de mise au pas total d'une armée qui, en même temps, est tellement divisée qu'elle n'arrive pas à s'entendre pour faire bloc contre Traoré.
Avec une telle culture de la division au sein de l'armée. Comment se déroule la lutte contre le premier ennemi du Faso, à savoir la menace jihadiste ?
Il y a deux chiffres qui sont donnés et qui s’opposent. Un chiffre officiel indiquant que l’Etat burkinabè contrôle aujourd'hui 70 % de son territoire, 71 % je crois officiellement, et puis un chiffre qui circule entre chercheurs, spécialistes et analystes qui indique l’inverse, donc seulement 30 % du territoire sous contrôle de l’Etat. Mais la notion de contrôle au Sahel est une notion assez aléatoire. On peut avoir des zones où d'une semaine à l'autre, le contrôle change, des heures de la journée où il y a des barrages qui sont montés par des djihadistes et qui ne sont plus là quelques heures après. Donc, cette notion de contrôle et ce chiffrage du contrôle est en lui-même assez difficile à établir.
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